Pendant une trentaine d’années, Lorenzo Pioletti a fait vivre à Lausanne la librairie-galerie Raspoutine. Il en a fait bien davantage qu’un commerce spécialisé : un lieu de découverte et de rencontre où la bande dessinée se déployait dans les albums, les planches originales, les sérigraphies, les tirages limités et le dialogue avec leurs auteurs.
J’ai fréquenté Raspoutine pendant plus de dix ans. Lorenzo connaissait ses clients et retenait leurs goûts. Lorsque je passais à la librairie, il avait presque toujours une nouveauté à me proposer, choisie non parce qu’elle devait se vendre, mais parce qu’il pensait qu’elle pouvait m’intéresser. Je me suis rarement trompé en lui faisant confiance. Il ne vendait pas seulement des livres : il transmettait sa curiosité et ouvrait des chemins vers des œuvres que nous n’aurions peut-être jamais rencontrées seuls.
Raspoutine était également une galerie. Lorenzo y organisait régulièrement des expositions et accueillait des dessinateurs dont il avait gagné l’amitié et la confiance. J’y ai notamment photographié Griffo. Le nom et l’enseigne de la librairie portaient également la marque d’Hugo Pratt, que Lorenzo avait rencontré avant l’ouverture de Raspoutine. Cosey, Zep et bien d’autres y sont venus exposer leurs planches, rencontrer leurs lecteurs ou se prêter au rituel des dédicaces. Les éditions limitées et les ouvrages conçus spécialement pour la galerie prolongeaient cette relation entre les artistes, le libraire et les lecteurs.
Avec les années, nos échanges ont largement dépassé la bande dessinée. Une amitié s’est installée, nourrie notamment par notre passion commune pour le vélo. Raspoutine était ainsi devenue pour moi plus qu’une librairie : un endroit familier où l’on entrait pour découvrir un album et où l’on restait pour parler.
Les dernières années ont été difficiles. Face aux grandes enseignes et à la vente en ligne, une librairie indépendante fondée sur le conseil, la proximité et le temps accordé aux lecteurs pouvait difficilement lutter à armes égales. Raspoutine a finalement fermé ses portes à la fin de 2019.
Cette photographie a été prise lors de la fête organisée pour sa fermeture. Zep et Cosey étaient venus entourer Lorenzo pour ce dernier rendez-vous. Leur présence disait mieux que tous les discours la place qu’il avait occupée dans le monde de la bande dessinée romande.
Ce soir-là, nous pensions dire adieu à une librairie. Je ne savais pas encore à quel point cet adieu serait définitif.