Le sourire

Un policier casqué asperge des manifestants de gaz lors d'une manifestation de soutien à Gaza à Lausanne.

Lausanne, 18 septembre 2025 — manifestation de soutien à la population de Gaza.

Je photographie depuis longtemps des personnes que je rencontre. Une femme qui chante dans la rue, un musicien venu du Pérou, une femme qui mendie et accepte que je m’arrête. Chaque fois, c’est l’échange qui compte : un regard, quelques mots, une permission.

Ce jour-là, aucune rencontre. Des casques, des visières, des jets de gaz lacrymogène, des personnes qui tentent de se protéger derrière une pancarte. Et derrière une visière, ce sourire.

Il me trouble par son contraste avec la violence de la scène. Je ne sais pas ce que cet homme éprouve. Je sais seulement ce que j’ai vu, et le malaise qui ne m’a plus quitté.

En 2014, à Lausanne déjà, je photographiais une manifestation de soutien aux habitants de Gaza. Des enfants marchaient au cœur du cortège ; la police était si discrète que je n’en garde aucun souvenir. Onze ans plus tard, pour la première fois dans mon expérience de photographe, j’assiste à une charge d’une telle intensité.

Je ne demande pas à deux images de raconter une société. Mais entre elles, je reconnais une crispation que je sens grandir depuis des années. La force et la contrainte me semblent prendre une place croissante, tandis que la souffrance des autres peine à nous rassembler. Autour de Gaza, cette tension m’est particulièrement douloureuse : des personnes descendent dans la rue parce qu’elles refusent de s’habituer à ce que d’autres subissent. Je me reconnais dans ce refus.

C’est aussi ce qui me pousse à photographier. M’arrêter devant quelqu’un, lui accorder du temps, chercher à voir au-delà de ce que je crois déjà savoir. La personne qui mendie, celle qui joue dans la rue, celle qui manifeste possède une vie dont je n’aperçois presque rien. Elle se bat, souffre, aime, espère. Son existence a autant d’épaisseur que la mienne.

J’aurais pu naître à Gaza. J’aurais pu tendre la main dans la rue. J’aurais pu être ce manifestant gazé. Celui qui regarde mes photographies aussi. Tant de circonstances que nous n’avons pas choisies nous séparent : un lieu de naissance, une enfance, les rencontres et les accidents d’une vie. Rien de cela ne donne plus de valeur à l’un qu’à l’autre.

Et, si je suis honnête, j’aurais tout aussi bien pu être cet homme derrière la visière.

Cette possibilité m’oblige à retourner la question vers moi. Qu’aurais-je fait dans ce rôle, au sein de ce groupe ? J’aimerais croire que j’aurais gardé assez de liberté pour interroger mes gestes. Mais je connais aussi le soulagement de se sentir à sa place, de faire ce qui est attendu, de ne pas avoir à s’opposer.

Je ne sais pas ce que ce sourire signifie pour cet homme. Pour moi, il ouvre cette inquiétude : nous pouvons accomplir ce que notre rôle exige et perdre de vue ce que nos actes font aux autres. Il revient à chacun d’entre nous de maintenir cette question ouverte.

Je crains les basculements auxquels nous nous préparons sans le savoir, à force de nous habituer, de céder un peu, de détourner les yeux. Je crains un monde où certaines souffrances finiraient par ne plus nous atteindre, où le besoin d’ordre nous ferait oublier ceux sur lesquels il s’exerce. Rien ne garantit que nous reconnaîtrons à temps ce que nous sommes en train d’accepter.

Continuer à regarder demande parfois un effort. Il faut laisser une place à ce qui arrive aux autres, même lorsque cela dérange notre tranquillité, nos appartenances ou nos certitudes. C’est cette attention que j’essaie de préserver en photographiant, et que j’espère éveiller chez ceux qui regardent mes images.

Ne pas détourner les yeux. Ni de ceux qui manifestent, ni de ceux qui meurent à Gaza, ni de cet homme qui sourit.

Je regarde ce sourire, et je me demande à quel moment nous cessons d’interroger ce que nos actes font à autrui.

Cette photographie s’inscrit dans la série Solidarités.

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